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Le petit étui de cuir usé

Publié par Fulcanelli le 16/1/2009 (1808 lus)
Il était une fois, un homme, sans âge, qui vivait seul entre lacs forêt et océan. Il était d’une taille supérieure à la normale et sa grande silhouette chaloupée et son visage buriné faisant penser à un personnage qui avait, sinon bien, du moins beaucoup vécu.

Il se promenait souvent sur la dune avec son chien et son regard semblait toujours se tourner vers le lointain comme s’il attendait quelque chose ou quelqu’un. On ne lui connaissait pas d’ami ni d’ennemi d’ailleurs. Bien qu’il ne refuse pas le dialogue avec les gens de son entourage ou ceux qu’il croisait durant ses promenades, il parlait peu ou parfois avec des mots étranges qui n’étaient peut-être que des mots en langue étrangère. Cela lui arrivait de commencer une phrase puis jetant les bras au ciel de terminer en disant : cela n’a plus d’importance. Il n’en fallait pas plus pour que chacun y aille de son jugement. Pour certains c’était un homme un peu fou, pour d’autres un grand érudit, pour d’autres encore un voyageur, un aventurier. Cependant tous étaient unanimes pour lui trouver une relation avec la mer et l’océan. Tous étaient d’accord pour voir en lui un marin, un vrai, un de ceux qui ont parcouru le monde, vivant mille aventures, mille passions, mille dangers, connus des rivages lointains ou existent des arbres, des fleurs, des animaux et des hommes qu’eux ne verront jamais. C’est pourquoi ils regardaient son visage avec des yeux grand ouverts en pensant à tout ce qu’il avait pu voir, entendre, manger, boire qui sait embrasser ou aimer. Mais surtout ce qui les intriguaient le plus c’était ce petit étui de cuir usé, tenu par un lacet et qui entourait son cou comme d’autres portent une chaîne en or ou un pendentif et qui ne le quittait jamais. Personne jusqu’à ce jour n’avait osé l’interroger sur le contenu. Là encore chacun avait son idée plus farfelue les unes que les autres. Bien sûr les commentaires se faisaient en son absence ou dès qu’il s’éloignait. Dent de requin, de tigre, photo d’une femme, pierre précieuse, talisman, grigri africain, perle du pacifique, tous les objets de la terre auraient pu être passés en revue.

Il lui arrivait parfois de disparaître quelques jours, sans explication et revenait comme si de rien n’était, simplement son visage devenait un peu plus triste, il parlait moins, sortait moins. Personne ne comprenait surtout qu’au bout de quelques temps il retrouvait sa démarche d’avant, son allure, il reprenait ses promenades, saluait d’un grand bonjour les passants qu’il croisait ou échangeait quelques mots.

Un jour au retour d’une de ses escapades il eut l’œil vif, le sourire, il se mit à parler plus longuement, fit quelques allusions à ses périples autour du monde, laissant ses interlocuteurs sans voix tant ses récits leurs semblaient d’un autre temps, d’un autre monde. Certains certifièrent même l’avoir entendu chanter. Il semblait avoir rajeuni, son visage était radieux, il avait retrouvé un teint clair et se rasait chaque jour lui qui d’habitude avait toujours une barbe naissante. Mais ce qui surtout intrigua son entourage, est que le petit étui de cuir usé avait disparu de son cou.

Puis un jour de septembre alors que la nature s’habillait des couleurs de l’automne, on le vit partir pour ne jamais le voir revenir.

Où le grand marin avait-il pu disparaître ? Avait-il commis quelle faute qui lui valu de se cacher au fond d’une forêt ou chez une connaissance. A nul moment personne n’avait vu rôder dans son alentour ni gendarmes ni hommes de loi. Il y avait donc chez cet homme quelque chose de magique comme un profond secret. C’est cela il avait un secret et moi qui l’aie bien connu, je dirais même très bien connu, je vais vous le dévoiler.

Lors de ses voyages, à chaque escale il avait connu l’amour avec des filles douces et belles comme le jour. Partout il laissait son emprunte de folles passions à peine feintes. Il fus fiancé maintes fois d’un nombre qui défierait les lois. Mais l’instant d’après l’appareillage, le regard fixé vers le large, il retrouvait sa liberté, alors adieu aux promesses et aux vérités.

Mais avec le temps il eut besoin de sentiments, d’aimer et d’être aimer très profondément. Comment reconnaître dans toutes ses conquêtes celle qui lui était destinée, celle à qui il offrirait son âme, son corps, sa vie. Celle qu’il ferait femme, sa femme bien au-delà des liens conventionnels dictés par des hommes sans grande expérience, sans bénédiction d’un dieu qu’il ignorait. Non son attachement serait plus fort que tout.

Alors qu’un jour ou son esprit était de plus en plus occupé par cette pensée, il marcha loin devant lui malgré la chaleur africaine et se trouva par hasard ( mais est-ce le hasard ? ) dans un village de brousse. Autour de quelques cases jouaient des enfants parmi des chèvres et des chiens. Nul ne semblait le remarquer avec sa tenue pourtant voyante de marin.

Il se trouva soudain face à un homme bizarrement vêtu, le visage bariolé de peinture ocre et blanche. Ses bras étaient recouverts de bracelets de plumes et sur son pagne en fibres d’arbre étaient dessinés de bien étranges figures. Il reconnut le sorcier, le salua en s’inclinant et en portant son bras, le poing fermé, sur sa poitrine.

Le sorcier le regarda attentivement puis lui dit : toi avoir tête malade. Non répondit-il. Si dit le sorcier toi avoir dans tête idée de femme. Il fut surpris, regarda autour de lui et retourna son regard vers le sorcier et murmura : comment sais-tu ?
- Moi savoir en fixant tes yeux, moi voir loin dans le fond. Moi décider que toi venir vers moi pour t’aider. Moi bon pour toi car toi bon pour les miens le jour ou toi sauver mon fils de l’eau.
Le grand marin se rappela qu’un jour il se porta au secours de l’équipage d’une pirogue qui avait chaviré. C’était pour lui un geste normal entre gens de la mer
- Suis-moi, lui dit le sorcier et ils rentrèrent dans une case. Le sorcier alla vers un coffre, l’ouvrit et en sorti un petit étui de cuir ou pendait un lacet.
- Moi donner toi secret. Dans petit étui toi trouver petit flacon. Pas ouvrir maintenant attendre être dans pays. Dedans toi trouver le parfum de femme toi vouloir. Mais écoute bien ceci : toi retourner sur chemins de ton enfance quand autour de toi étaient monts et vallées, grandes forêts et belles prairies. Là se trouve femme pour toi avec dans voix accent d’un pays d’où le soleil se lève.

Ils se quittèrent amis et l’adieu fût long et chaleureux.

C’est ainsi que notre homme, chaque fois qu’il revenait sur la terre de France, partait en quête. Il avait sans peine compris que sa route devait le menait sur les chemins du Nivernais. Là où sa jeunesse passa, éloignée du bruit du monde et du temps. Il mit en alerte tous ses amis puis les amis de ses amis, tissant, telle une araignée, une immense toile. Chaque fois qu’il entendait parler avec cet accent slave qui roule les R il se précipitait, interrogeait. Beaucoup le prenait pour un fou mais il s’en moquait.

Hélas le temps passa, il rencontra bien quelques personnes mais le parfum manquait. Puis las des voyages, le corps vieillissant, il décida de poser son sac dans un havre de paix non loin de son océan aimant ou nous l’avons trouvé au début de ce récit.

Il ne désarma pas, continuant ses recherches. Cela se traduisait par ces absences qui intriguaient son voisinage, ces retours infructueux qui le rendaient maussade. Il pensait que le sorcier s’était trompé et qu’il avait voulu lui donner une leçon d’humilité, de courage, de persévérance, il ne savait plus. Puis une nuit sans nulle autre pareille, où la lune était pleine, il le vit en rêve. Un rêve éveillé ou derrière le sorcier défilaient des images. D’abord floues, elles devinrent nettes de plus en plus nettes. Il reconnut des lieux bon nombre de fois arpentés, des rues connues, puis une silhouette, celle d’une femme qui lui tournait le dos. Doucement elle se tourna, très doucement, puis disparu qu’un bref instant pour ne laisser apparaître que son visage, tout sourire, toute beauté, tout amour. Il s’inscrivit si profondément dans sa mémoire qu’Il ne pourrait jamais l’oublier

Dès le lendemain, il repartit sur les chemins de son enfance mais ce jour là il savait ou aller, il savait qui retrouver.

Et c’est ainsi que notre homme rencontra celle dont le parfum était absolument identique à celui que contenait le flacon caché dans un petit étui de cuir que le temps avait usé. Celle qu’il attendait, lui semble-t-il, depuis une éternité, avait un nom merveilleux : Nadejda.

Tous deux disparurent pour vivre leur amour dans un endroit secret que même moi j’ignore et ne pourrais jamais vous raconter.
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