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La chaloupe et le capitaine

Publié par Hugo le 4/3/2011 (1590 lus)
La chaloupe et le capitaine


Cette histoire commence par un beau matin de printemps, dans le port d’Aberdeen, en Ecosse, dans le nord-est de la Grande-Bretagne.


Un bateau de gros tonnage, commandé par le capitaine Ewen Ferguson, charge du gros matériel à destination des Shetlands. Pour ce faire, le capitaine a fait déplacer les chaloupes de sauvetage sur le quai pour rendre l’accès aux soutes plus facile. En fin de journée, lorsque le chargement fut terminé, il ordonna de recharger les esquifs pour pouvoir appareiller. Posté sur le pont pour surveiller la manœuvre, le capitaine demanda à son second en montrant une vieille barque : «Ne replacez pas celle-là dans son logement, Dougal, elle à fait son temps ! Même Aubert, le calfateur, aurait du mal à recoller les morceaux et lui rendre ses couleurs d’origine ; attachez-là derrière le bateau. Quand nous serons au large, nous l’abandonnerons ... »


En soirée, le bateau prit le large sous un ciel menaçant, trainant derrière lui la chaloupe qui freinait les flots de sa proue comme si elle connaissait son sort.


Les manœuvres pour sortir du port terminées, le capitaine appela Dougal pour qu’il prenne les commandes. Après lui avoir donné ses directives et l’avoir mis en garde des conditions météorologiques annoncées, il alla prendre un peu de repos.


Pendant la nuit, on tambourina à la porte du capitaine ; c’était Dougal …


- « Capitaine, vite ! Nous avons heurté un porte-container, nous avons de grosses avaries, nous prenons l’eau par bâbord avant ! La cargaison s’est détachée et le poids va nous faire chavirer, vite ! Nous devons abandonner le navire, dépêchez-vous ! Mettons les embarcations de sauvetage à la mer ! »


Le capitaine se jeta à bas de son lit et faillit chuter tellement le bateau était incliné. Enfilant son gilet de sauvetage, tant bien que mal, il gagna le pont. Tous les matelots se pressaient à la tâche. Les premières barques étaient déjà sur les flots. Soudain, poussé sur le flanc par le poids de l’eau qui s’engouffrait dans la brèche, le navire chavira, précipitant le capitaine par dessus-bord. Celui-ci eut le temps d’entendre les cris de ses matelots juste avant qu’un lourd cordage l’assomme et lui fasse perdre connaissance…


Quand il reprit ses esprits, porté par son gilet de sauvetage, tout avait disparu ; plus rien à l’horizon, sauf la vielle barque que le capitaine voulait abandonner. Il nagea vers celle-ci, mais plus il avançait, plus elle s’écartait de lui.


- « Ce n’est pas possible ! Il n’y a pas de courant et pourtant, je ne rêve pas, elle s’éloigne à chacune de mes brasses !»


Après avoir tenté de rejoindre la chaloupe, qui s’éloignait encore de lui, épuisé par l’effort qu’il venait de fournir, le capitaine abandonna et se laissa porter par son gilet de sauvetage…


« Nous voilà tous les deux perdus, capitaine ! Cela te fait quoi d’être abandonné sur cette immensité d’eau ? »


Le capitaine se frotta les yeux, regarda dans toutes les directions, mais ne vit personne.


- « Pas la peine de chercher du regard des secours qui ne viendront pas ! L’orage nous à fait dériver toute la nuit et, vu la couleur du ciel, je pense que nous ne sommes pas tirés d’affaire. Nous allons tous deux mourir, capitaine ! »


- « Ce n’est pas possible ! Je délire ! Tu ne peux pas parler ! Les barques ne parlent pas ! »


- « Pourquoi m’en priverais-je ? Tu ne vivras pas assez vieux pour raconter cela. »


- « Mais, par tous les saints, tu es une vieille barque faite de bois et de métal, tu n’es pas vivante ! »


« Une vieille barque, sans aucun doute, et tu ne t’imagines pas à quel point, mais vivante, je le suis ! Mes matériaux sont nobles, faits dans les meilleurs bois. Mon concepteur était un des meilleurs dans le domaine des équipements de secours, il s’appelait Roderick Chisholm et travaillait sous les ordres de Alexander Montgomery Carlisle dans les chantiers Harland & Wolff. C’est lui qui nous à conçues, mes treize sœurs et moi, avant de nous suspendre à nos bossoirs sur le plus beau paquebot que la mer ait porté ! C’était en 1912 dans le port de Southampton. »



« Attends ! Mais je rêve, tu veux dire que tu étais à bord du Titanic ? »



« Oui, jeune capitaine, et quand le naufrage a eu lieu, la nuit du quatorze au quinze avril à vingt trois heures quarante, quand le commandant Edward John Smith, sachant le navire perdu, donna l’ordre d’abandonner le navire, nous fûmes immédiatement mises à l’eau. Ayant un chiffre pair et me situant bâbord avant, on me chargea la première. Les femmes et les enfants qui montèrent à mon bord furent tous rescapés du naufrage. Nous avons suivi de loin l’affreuse tragédie, dans les cris et les suppliques, jusqu’à ce que le silence reprenne ses droits dans cette immensité glaciale. Quand le seul navire qui avait répondu à l’appel de détresse du Titanic , le RMS Carpathia est arrivé sur les lieux, tous mes occupants furent chargés à son bord, ainsi que les occupants des autres chaloupes. Après quoi nous fûmes hissées à notre tour, treize embarcations au total. Arrivées dans le port de New York, nous fûmes attachées à un embarcadère où, durant la nuit, nous avons étés dépouillées de nos plaques nominatives et de tout écusson pouvant être revendu comme souvenir de la tragédie. Deux mois plus tard, L’Olympique, le frère jumeau du Titanic est venu nous rechercher pour nous ramener en Angleterre. Là, nous avons été remises en état et revendues pour servir sur d’autres bateaux . Depuis, plus d’un équipage a eu recours à mes services dans des moments de tempêtes. A chaque fois, je fis mon devoir dans de pénibles circonstances, j’ai toujours mené à bien les tâches qui me furent confiées, jusqu’à échouer sur ton bateau, jeune capitaine. »



- « Ca alors ! Je ne suis qu’un idiot ! Je suis désolé et je te comprends de me punir de la sorte mais comment voulais-tu que je sache ? »



Pour toute réponse, la barque se porta au secours du naufragé.



- « De toute façon, je n’aurais pas pu te laisser, j’ai été construite pour sauver des vies, c’est dans mes boiseries. Allez, jeune capitaine, monte à mon bord ! »



Quand il se fût hissé tant bien que mal dans la chaloupe, arrachant au passage la chaînette en or ornée d’un hippocampe qu’il portait à son cou, il perdit connaissance, épuisé par l’effort.



« Capitaine, il est l’heure ! »



Le capitaine ouvrit les yeux.



« Un rêve ! Ce n’était qu’un rêve ! … et pourtant, c’était si réel … et si… ? »



Bondissant de son lit, il courut sur le pont, à l’arrière du navire et questionna le matelot qui astiquait le plancher ; « Où est la chaloupe ! Je t’ai demandé où est la chaloupe, bon sang ! »



« Mais … capitaine, nous l’avons abandonnée, comme vous nous l’aviez ordonné… »



« Il y a combien de temps ? »



« Une bonne heure, mon capitaine ! »



« Vite, mes jumelles ! »



Sans trop comprendre, le matelot s’exécuta en avertissant Dougal, le second au passage ; C’est Dougal qui porta les jumelles au capitaine en lui demandant des explications.



« Plus tard Dougal ! Et, je t’en prie, attends avant de me prendre pour un fou ! »



Le capitaine aperçut au loin la chaloupe.



« Dieu soit loué, elle est là ! Bâbord toutes machines, à plein régime. »



Trois heures plus tard, la chaloupe fut hissée sur le bateau, le capitaine se pressa près d’elle : « Je suis heureux de vous revoir ! »



Les matelots présents regardèrent Dougal, puis tous se tournèrent vers le capitaine…



- « Que l’on me donne un couteau, vous allez comprendre ma folie passagère ! »



Dougal fouilla sa poche et tendit un canif au capitaine. Celui-ci gratta la peinture à un endroit précis. Sous deux autres noms, le nom mythique apparut : RMS Titanic Canot n°6.



Dougal regarda le capitaine, la bouche entrebâillée : « Que je sois pendu ! »



Les matelots accoururent pour voir ce miracle et enlevèrent leur béret. Ce fut un hommage émouvant que rendit l’équipage du bateau à la vieille dame de la mer.



De retour au port d’Aberdeen, Aubert le calfateur fut appelé aussitôt.



- « Voilà Aubert ! J’aimerais que tu me remettes cette chaloupe en état mais avant, je voudrais que tu regardes l’inscription sur les boiseries, à l’endroit ou j’ai enlevé la peinture... »



Il s’exécuta aussitôt.



« Par Neptune, ce n’est pas croyable ! Ça, c’est une découverte de taille, d’après les livres d’histoire, on n’ a jamais retrouvé aucune de ces chaloupes, certaines furent abandonnées sur les lieux du naufrage par le Carpathia, quant aux autres, elles furent toutes remisées dans un entrepôt du port de New York. Par la suite, elles pourrirent dans un chantier de Brooklyn, du moins c’est la version que l’on connaît. »



« Elles on été ramenées à New York, c’est vrai, mais ensuite, l’Olympique, le frère jumeau du Titanic les a ramenées en Angleterre où elles furent remises en service sur d’autres bateaux. »



« Comment es-tu au courant de cela ? »



« C’est cette version que je retiens, elle m’a été racontée par une vieille dame à qui j’accorde tout mon respect et toute ma gratitude. »



A ces mots, la banquette avant de la chaloupe se brisa. C’était un signe.



- « Je crois, Aubert qu’il est grand temps que tu la prennes en main, fais-moi du beau travail, je t’en prie, fais des recherches dans les livres d’histoire, je veux qu’elle retrouve son lustre d’antan. »



Aubert poussa les recherches tellement loin que cette découverte arriva aux oreilles du futur directeur du musée « Titanic » de Belfast, qui ouvrira ses portes en 2012 pour rendre hommage au bateau mythique en commémorant le centenaire de sa disparition. Le directeur se rendit sur les quais d’Aberdeen à l’atelier d’Aubert. Le capitaine Ewen Ferguson s’y trouvait justement, suivant de près la remise en état de la vieille dame de la mer. Après avoir fait les présentations et admiré la chaloupe, il en vérifia l’ authenticité.



- « Aucun doute ! C’est bien une embarcation du RMS Titanic. »



(s’adressant à Aubert)



- « Je vous félicite mon garçon ! Vous avez effectué un travail d’orfèvre, on la croirait sortie directement des chantiers Harland & Wolff. »



Il demanda alors si le propriétaire de la chaloupe serait d’accord de vendre celle-ci, pour qu’elle soit exposée dans le musée avec beaucoup d’autres objets récupérés de l’épave du Titanic.



La réponse du Capitaine fut immédiate,



- « Je vous la donne ! Je voulais l’abandonner sur les flots et, malgré cela, elle m’a donné une leçon d’humilité que je n’oublierai jamais, mais ça, c’est une histoire entre elle et moi ! Et puis, qui mieux que vous pourrez lui rendre hommage en l’exposant parmi les objets de son premier navire, payez Aubert pour les travaux qu’il a effectués, et emportez-la. »



Pendant que l’on chargeait la chaloupe le capitaine aperçut un reflet dans un recoin des boiseries.



- « Attendez ! ». Il s’approcha du reflet, gratta avec son doigt et tira une chaîne en or ornée d’un hippocampe. - « Mais, par tous les dieux ! C’est ma chaînette, comment est-il possible ? Je croyais l’avoir perdue. » Il regarda de plus près et, sur l’envers de l’hippocampe, il vit une inscription. « En souvenir d’une vieille dame ».



Revenu de sa surprise, le capitaine s’approcha de la chaloupe, aidé par les ouvriers, il poussa celle-ci dans le camion ; posant doucement sa main sur les boiseries de l’embarcation, il chuchota : « Jamais je ne vous oublierai ».



Les ouvriers tirèrent la bâche et le camion prit la route de Belfast. Jusqu'à ce que celui-ci disparaisse, le capitaine le suivit du regard.



Aubert- « Viens, capitaine ! Je t’offre un verre, et tu vas m’expliquer comment, ayant démonté toute la chaloupe, je n’ai pas trouvé ta chaîne en or. Tu me diras aussi qui est la vieille dame à qui tu accordes tout ton respect et toute ta gratitude et qui a l’air de savoir tant de choses sur le naufrage du Titanic...»



Le soleil se couchait sur le port d’Aberdeen, les mouettes meublaient le silence de leurs cris, les bateaux en partance faisaient résonner leurs trompes et, dans un camion, une vieille dame de la mer, redevenue coquette, roulait vers un repos bien mérité.


Armand voss


manuscrit protégé. n° 659-236-724
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